Ligue reconnue d'utilité publique. Fondé par Mademoiselle Sophie Niess en 1913

Un animal qui évolue entre science et éthique

 
La théorie de l'animal-machine avait profondément imprégné notre culture. On pensait d'abord que les animaux étaient des machines qui ne souffraient pas. Ensuite, on a considéré qu'ils avaient une sensibilité, mais n'étaient guidés que par des « instincts », pour plus tard réaliser qu'ils agissaient par apprentissage et sur la base de leurs perceptions ou émotions. Encore actuellement, le filtre de l'animal-machine qui était posé devant nos yeux continue sa lente disparition.

On nous avait appris que l'être humain se distinguait des animaux par sa capacité à manipuler des outils. Aujourd'hui, les éthologues ont découvert qu'en réalité plus d'une centaine d'animaux peuvent manier un outil. Les éléphants modifient et utilisent des branches avec leur trompe pour se débarrasser des mouches ou se gratter, des singes utilisent des bâtons pour mesurer la profondeur d'une mare afin de savoir s'ils peuvent la traverser, des oiseaux sont capables de tordre une tige de métal afin de l'utiliser pour attraper de la nourriture cachée dans un récipient et récemment le professeur Bernardi Giacomo a démontré, vidéo à l'appui, que même certains poissons sont capables de se servir d'outils, notamment en ouvrant des coquillages à l'aide d'un rocher.

On nous avait également inculqué que l'être humain était le seul à avoir une conscience de soi. Mais c'était avant que les scientifiques développent le test du miroir consistant à dessiner une tâche sur la tête d'un animal et à observer s'il tente de l'enlever lorsqu'il voit son reflet. On sait actuellement que la conscience de soi est également présente chez les chimpanzés, les bonobos, les orangs-outans, les dauphins, les éléphants, les pies, les corbeaux, les perroquets et même chez les cochons.

Certains auteurs critiquent néanmoins ce procédé utilisant le miroir, car il avantage les animaux dont le sens dominant est la vue, alors que nombre d'entre eux se basent plutôt sur l'odorat. Selon ceux-ci, si par exemple un chien ne se reconnaît pas dans son reflet, c'est parce que les informations visuelles sont une part secondaire de son monde perceptuel. Par contre, il se reconnaît très bien grâce à son odeur et il aurait donc aussi une conscience de soi qui se constate facilement lorsqu'on se base sur le sens qui lui est le plus familier.

La capacité morale avait également été utilisée pour tracer une frontière entre les humains et les autres animaux. Une expérience dans laquelle deux singes rhésus étaient placés dans un espace séparé par une paroi de verre permettait à l'un des singes d'obtenir de la nourriture en actionnant un levier. Le sol du compartiment de l'autre animal pouvait être mis sous tension électrique, et lorsque le levier était actionné par le premier singe, le second recevait un électrochoc douloureux. La grande majorité des singes ont préféré rester plusieurs jours sans manger plutôt que de faire souffrir leurs congénères, mettant ainsi en lumière leur capacité à faire preuve d'altruisme.

En 2011, une expérience du psychologue Bartal a révélé que même les rats étaient dotés d'empathie. Elle consistait à déposer l'animal dans un espace où un autre rat était prisonnier d'un petit tube muni d'un système de fermeture complexe. Le rat qui était en relative liberté utilisait la très grande partie de son temps à essayer de libérer son compagnon et la majorité réussissait après quelques jours. Dans une autre version du test, les chercheurs ont mis du chocolat à côté du tube, laissant le choix au rat entre tenter de libérer son congénère ou de manger une nourriture qu'il adore. A leur grand étonnement, l'animal essayait d'abord de libérer son compagnon. Et même s'il mangeait le chocolat, il mettait de côté une partie de la nourriture et lorsque son congénère était libéré, le laissait manger cette partie préservée, alors que seul, il mangeait entièrement la portion de chocolat.

Dans son récent livre « Wild justice », l'éthologue Marc Bekoff montre, en se basant sur diverses études, que les mammifères sociaux comme les grands singes, les éléphants, les loups ou les dauphins possèdent une capacité morale et respectent diverses règles dont la violation peut même être sanctionnée par l'exclusion du groupe. Tout juriste connaît l'adage « ubi societas ibi ius » (là où il y a une société, il y a un droit), or les êtres humains n'étant pas les seuls à vivre en société, il est logique d'admettre que d'autres animaux sociaux respectent également des règles. Certes, elles ne sont pas aussi nombreuses et détaillées que les lois humaines, ni inscrites dans des codes, néanmoins elles s'apparentent clairement à la coutume.

En parallèle à toutes ces découvertes éthologiques récentes que le droit devra prendre un jour en considération dans sa manière de régir notre rapport aux animaux, un grand débat existe depuis des décennies concernant notre relation aux animaux dans le champ de la philosophie morale.

C'est en 1970, que le psychologue Richard Ryder a forgé par analogie au racisme et au sexisme le concept de « spécisme » afin de désigner l'idéologie qui considère que la vie et les intérêts des animaux peuvent être négligés simplement parce qu'ils sont d'une autre espèce. En se basant sur la théorie de l'évolution de Darwin, il constate qu'il y a une continuité biologique entre les humains et les autres animaux et explique que celle-ci implique qu'il y ait également une continuité d'un point de vue moral. N'inclure que les êtres humains dans la sphère de considération morale serait donc spéciste, injuste et irrationnel.

Mais c'est en 1975 que le philosophe Peter Singer a popularisé le terme de spécisme avec son ouvrage « La libération animale ». Défendant une éthique utilitariste, il indique que c'est la capacité à souffrir qui devrait servir de critère pertinent pour savoir qui doit rentrer dans le cercle des êtres devant être traités de manière juste. Il reprend ainsi à son compte les paroles du philosophe et juriste Jeremy Bentham : « La question n'est pas : peuvent-ils raisonner ? ni : peuvent-ils parler ? mais : peuvent-ils souffrir ? ». Et Singer conclut qu'il faut étendre le principe fondamental d'égalité de considération des intérêts aux membres des autres espèces.

Le philosophe Tom Regan a produit une théorie des droits des animaux basée sur le critère de « sujet-d'une-vie » et opposée à l'utilitarisme. Il part du fait que nous attribuons le droit à être traité avec respect aux êtres humains non rationnels, y compris aux enfants en bas âge, aux séniles et aux handicapés mentaux gravement atteints. L'attribut essentiel que partagent tous les humains n’est donc pas la rationalité permettant de faire des mathématiques ou de justifier un choix moral, mais le fait que chacun d’entre nous se soucie de sa propre vie, possède une vie qui lui importe. Nous faisons l’expérience du fait d’être des « sujets-d’une-vie », ce qui implique qu'on doit être traité avec respect. Or, de nombreux animaux ont aussi une vie mentale, ressentent des émotions et font une expérience subjective d'une vie qui leur importe, faisant qu'ils sont aussi des « sujets-d’une-vie » devant être traités avec respect. Selon Regan, cela signifie qu'on doit arrêter de les traiter comme un simple moyen pour une fin, et que la société doit par exemple abolir l'expérimentation animale et l'élevage commercial.

Le professeur de droit, Gary Francione, en se basant sur la sensibilité des animaux et après une analyse de leur statut juridique, est arrivé à la conclusion que le fait de reconnaître une valeur morale aux animaux impliquait d'arrêter de les considérer comme une ressource et d'abolir leur statut de propriété dans nos ordres juridiques. Dans ses écrits, il met aussi en lumière ce qu'il appelle « la schizophrénie morale » des sociétés occidentales dans lesquelles l'on caresse des chats et des chiens, tout en considérant d'autres animaux ressentant également des émotions comme une matière première pouvant être utilisée à notre guise.

Le récent livre « Ethics and the beast » du philosophe Tzachi Zamir défend une position spéciste très intéressante. Selon l'auteur, tout comme on peut penser que la vie d'un professeur d'université ayant une grande moralité a plus de valeur que la vie d'un violeur multirécidiviste ne ressentant aucun remord, tout en considérant que cela ne donne pas au professeur le droit de tuer le violeur ou le droit de l'utiliser dans des expériences scientifiques, de la même manière on peut considérer que la vie humaine a plus de valeur que celle d'un autre être ressentant des émotions sans pour autant en conclure que les humains ont le droit de tuer des animaux pour la consommation ou pour des expériences scientifiques. Selon lui, le fait de penser qu'un être humain est bien plus important qu'un être sensible d'une autre espèce, doit se combiner avec une remise en question radicale de notre rapport aux autres animaux. Il indique notamment qu'avoir un statut supérieur ne signifie pas avoir des droits sur les êtres ayant le statut inférieur, mais qu'au contraire le rang plus important peut créer, à la charge des membres de cette catégorie, des devoirs éthiques obligatoires envers les êtres du statut inférieur.

De nombreux autres philosophes (Paola Cavalieri, Stephen Clark, David Degrazia, Steve Sapontzis, Martha Nussbaum, Bernard Rollin, etc.) s'élèvent aussi contre notre rapport actuel aux animaux et l'abondance des écrits sur le sujet montre que nous assistons à un véritable changement de paradigme concernant notre manière de voir ces êtres sensibles. L'historien Dominick LaCapra, de l'Université de Cornell, a même averti que le XXIe siècle sera celui de l'animal.
 

L’asservissement des bêtes doit-il être réformé ou aboli ?

 
Le concept de droit animal, au sens moderne du terme, reçoit peut-être son premier fondement philosophique avec Jean-Jacques Rousseau. L’auteur du Discours sur l’origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes soutient que la sensibilité donne le droit aux bêtes à « n’être point maltraitées inutilement » par les hommes. Ce faisant, Rousseau opère une révolution copernicienne, contre les grands théoriciens du droit naturel, qui pensaient le concept de droit comme une qualité morale par laquelle quelque chose nous était dû. Rousseau comprend, sans doute le premier, que la qualité de sensibilité suffit pour être porteur de droits. Trente-cinq ans plus tard, Bentham fait un sort à cette révolution conceptuelle dans l’une des plus fameuses notes de bas de page de l’histoire de la philosophie. Bentham y attaque la chosification juridique des animaux. Nous n’avons, écrit-il, aucune raison valable de les mettre au supplice. La seule question pertinente, moralement comme juridiquement, est de savoir s’ils peuvent souffrir. S’ils le peuvent, alors leurs intérêts peuvent et doivent être directement protégés par la loi sous la forme de droits, à commencer par celui de n’être pas abandonné aux caprices de quelques tourmenteurs – un droit que seule la tyrannie humaine a jusqu’ici permis de leur refuser. Après Rousseau et Bentham, deux siècles plus tard, la question n’est plus de savoir si les animaux peuvent avoir des droits, ni si de fait ils en ont, ils en possèdent déjà en Suisse et ailleurs, mais si ces droits doivent être des droits fondamentaux, comme le droit à ne pas être traité simplement comme un moyen pour les fins d’un autre. Les animaux ont-ils d’autres droits que celui de ne pas être traités trop cruellement ?


Enrique Utria est philosophe et spécialiste de l’éthique animale. Dans le cadre de ses recherches, il a notamment réussi l’exploit de traduire de l’anglais l’ouvrage de référence de 750 pages en matière de théorie des droits des animaux : le grand livre « Les Droits des animaux » du philosophe Tom Regan publié aux éd. Hermann en 2013. Enrique Utria est également l’auteur des ouvrages et articles suivants :
  • Droits des animaux. Théories d'un mouvement, Gagny, Droits des animaux, 2007, 178 pages.
  • « Les Animaux ont-ils des droits ? Avons-nous des devoirs envers eux ? Singer, Regan, Rowlands : trois perspectives pour fouler à la cheville l’opinion philosophique », Revue de l’ACIREPh, Coté-philo, Paris, 2009
  • « Etre sujet-d’une-vie : croyances, préférences, droits », in Florence Burgat (dir.), Penser le comportement animal ? Contribution à une critique du réductionnisme, Paris, Quæ/ Maison des Sciences de l'Homme, 2010
  • « Utilitarisme : agrandir les cages ou libérer les animaux ? », Archai, n°11, juillet-déc. 2013

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